La langue française et la Turquie, une vieille amitié oubliée

Les relations entre la Turquie et la France remontent à longtemps. En 1453, François 1er et Soliman le Magnifique concluait l’alliance franco-turque. Première alliance de ce genre, des liens diplomatiques entre le monde chrétien et le monde musulman ottoman naissaient alors en français.

Autre événement conjoncturel : en 1494, les juifs chassés d’Espagne ont ouvert la première imprimerie à Istanbul. Or le turc ne s’écrivait qu’en caractère arabes que l’Islam interdisait de reproduire. On a donc commencé à imprimer en caractère latin et par conséquent en langue française qui, à cette période, était la langue la plus écrite et la plus parlée en Europe.

Cette image du français, langue véhicule de culture et de belle lettre a perduré en Turquie et s’est développée tout au long du XIXème siècle. Au début du XXème siècle, toute la bourgeoisie stambouliote ne parlait que le français, des dizaines de journaux paraissaient en français, les rue avaient leur nom indiqué en français et en turc, et une grande majorité de l’administration était bilingue. Atatürk, le père de la nation moderne turc était un grand francophile à l’image de toute l’élite politique de son époque.

En 1928, le vent tourne. Nouvelle république et table rase obligent, il faut déboulonner. Le turc s’écrit désormais lui aussi en caractère latin et pour favoriser sa ré appropriation on interdit l’ancienne langue devenu symbole d’un étranger « colonisateur » : le français. Les anciennes plaques de rue sont démontées et de nombreux journaux francophones censurés.

Aujourd’hui, on estime un peu près à 250 000 le nombre de francophones à Istanbul. Si l’on pouvait encore entendre il y a 20 ans de vieilles dames et vieux monsieur répondre en français au fond d’un hypermarché un peu partout en Turquie, l’apprentissage du français est désormais l’apanage des classes aisées des grandes villes. Ce dernier est au mieux une LV2, voir une LV3, bien derrière l’anglais et supplanté récemment par l’allemand. Une des raisons de ce déclin revient au président Chirac, qui en 2001, reconnait publiquement le génocide arménien, provoquant la colère turque qui, dans les faits, s’est traduite par la mise aux oubliettes du français langue étrangère dans les écoles du pays.

On compte cinq établissements francophones à Istanbul. Nous sommes intervenus dans trois de ces écoles : le lycée Sainte Pulchérie, le lycée Notre Dame de Sion et le lycée Saint Joseph. Les deux premiers se situent côté Europe à deux pas de la place Taksim et le troisième sur l’autre rive du Bosphore, côté Asie. Ces derniers accueillent des élèves turcs juste après la primaire dans des classes dîtes préparatoires et les accompagnent jusqu’au Baccalauréat. Ce qui étonne est la rapidité d’apprentissage du français. A Sainte Pulchérie où nous avons échangé avec des classes préparatoires (équivalent de la 6ème et de la 5ème en France) qui n’avaient qu’un ou deux ans de français, les élèves avaient un niveau comparable à un français Allemand LV2 en fin de terminal, n’en déplaise à nos anciennes professeures d’allemands que nous adorons toutes choses égales par ailleurs. Leur formule semble en effet très efficace, tous les cours sont en français dès le début et l’apprentissage par l’oral est mis au premier plan.

Ce qui nous ravi est la beauté des locaux et des infrastructures de chaque établissement. Que ce soit Sainte Pulchérie, petite école à la façade blanche coincée dans les vieilles rues d’Istanbul ou l’imposant Saint Joseph avec ses deux grandes ailes couleurs sable et ses immenses cours et terrain de sport. Notre Dame de Sion nous donne la curieuse impression d’un voyage dans l’histoire avec ses petits patios ombragés à colonnettes et ses grandes salles de réfectoire boisées, type vieux collège anglais. Ayant eu la chance d’y loger, nous avons vécu au rythme du lycée le temps de quelques jours, au son des tirs de billards de la somptueuse salle de jeux, du piano dans la réception et du va et vient timide d’élèves turcs sages et disciplinés. Un des gages de l’enseignement en école francophone est la discipline et la rigueur, les parents sont sûrs que leur enfant sera pris en charge et cadré à la baguette.

A noter, l’autel dédié dans chaque école à Atatürk, de la statue au simple petit buste ou au grand tableau, ils rendent hommage au fondateur de leur république. Dans le même registre, ils effectuent hebdomadairement la levée des drapeaux non sans émotion et fierté, ce qui serait impensable chez nous. Autre différence culturelle qui nous a fait sourire, le lundi 10 mars avait lieu la commémoration de la bataille des Dardanelles. Apprise de notre côté de la méditerranée comme une des plus cuisante défaite des alliés sous la première guerre mondiale, ici, c’est une des grandes victoires nationales. Premier fait d’arme d’Atatürk, celui-ci commandait les batteries d’artillerie qui décimèrent les flottes françaises et anglaises.

Ce qui change aussi est le port de l’uniforme. Il est à chaque fois obligatoire mais on s’y habitue vite. Décliné en plusieurs sortes de vêtement : sweat, jupe, pantalon, pull etc… il participe à l’harmonie de ce lieu de vie qu’est l’école. Monsieur Paul Georges, directeur du lycée Saint Joseph, nous rappelle que les écoles francophones en Turquie sont des exemples réussis de cohabitation. Des musulmans sunnites côtoient des musulmans alévis qui côtoient des chrétiens arméniens, syriaques, catholiques et quelques élèves juifs.

Durant nos interventions, nous avons tenté d’initier les enfants au voyage itinérant à vélo et au grand air de l’aventure. Déjà peu familier pour le jeune français moyen, le camping et l’esprit baroude d’une grande épopée à vélo se sont souvent heurtés à une gentille incompréhension. L’essentiel des questions était d’ordre pratique : « Comment vous faites si vous vous cassez une jambe dans la montagne ? Est-ce que vous allez voir des bêtes sauvages ? Vous allez chasser ? ». La partie sur l’explication du matériel technique de l’expédition avait le plus de succès. Voir nos vélos tout harnachés, la pompe à eau, le panneau solaire ou notre drone entrain de voler leur parlaient plus que nos trop longues diatribes sur Gengis Khan ou l’état des lieux de la francophonie au Proche Orient. Une poignée d’élèves timides nous a confié, en fin de cours, que peut-être plus tard, ils tenteraient ce type de voyage. C’est déjà ça. En tout cas, nous sommes repartis les sacoches remplies de lettres, mots, dessins, petites attentions de ces élèves stambouliotes pour leur confrères francophones du pays voisin, les élèves de l’école française de Téhéran. Le geste a été naturel et plein d’entrain, salut d’amitié à d’autres élèves qui comme eux s’échignent à apprendre le français, il permet d’établir un lien, de montrer, à une humble échelle, qu’ils appartiennent bien à cette grande famille de francophone, forte de près de 300 millions d’individus dans le monde.

Honnêtement nous ne pouvions rêver d’un meilleur départ pour notre long voyage. Accueillis comme des princes à Istanbul, couverts de baklavas et de petits cadeaux par les élèves, introduis dans la vie quotidienne et festive de la ville par les directeurs etle corps professoral des écoles, nous avons reçus des applaudissements précoces sans avoir encore engranger un seul coup de pédale. Tout reste à faire mais nous partons avec du baume au cœur et des idées plein la tête.

Les enjeux de la francophonie nous paraissent maintenant plus lumineux et seront à approfondir au fil de nos rencontre le long du voyage. Rayonner par la langue, outil simple mais terriblement efficace. Face au rouleau compresseur anglophone, le travail de ces directeurs et enseignants français à l’étranger nous parait d’autant plus important et méritoire.

Rendez-vous à Téhéran pour notre prochaine étape francophone.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.